21/03/202610 min de lectureFR

Réciter la Wazifa tijânî pour le défunt : ce qu’en ont dit les grands savants de la Voie

Skiredj Library of Tijani Studies

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Qu’Allah bénisse notre maître Muhammad et lui accorde la paix, ainsi qu’à sa famille et à ses compagnons.

Parmi les questions pratiques abordées dans la jurisprudence tijânî figure la récitation de la Wazifa pour les défunts. Ce sujet a, à l’occasion, suscité de la confusion, surtout lorsque certains lecteurs rencontrent des propos brefs sans leur contexte savant plus large. Pourtant, lorsqu’on lit avec attention les écrits des grandes autorités de la voie tijânî, une image claire se dégage : les savants reconnus de la voie n’ont pas considéré cette pratique comme interdite. Bien au contraire, leurs paroles portent sur sa licéité, sur sa mise en œuvre effective, ou sur leur approbation de ceux qui la pratiquaient.

Cet article clarifie la question d’une manière simple et structurée, tout en demeurant fidèle à la compréhension transmise des grandes autorités tijânî.

La question, en bref

La question précise ici est la récitation de la Wazifa tijânî pour une personne défunte, en particulier avant l’inhumation, afin que sa bénédiction parvienne au défunt.

Selon les grands savants de la voie, cette pratique était connue, acceptée et mise en œuvre dans d’importants milieux tijânî. Le débat ne porte pas sur le fait qu’elle serait absolument invalide, mais plutôt sur la manière de la comprendre, sous quelle intention elle est accomplie, et comment certaines confusions ultérieures sont apparues.

Pourquoi certains lecteurs se troublent

Une partie de la confusion provient d’une déclaration bien connue du savant Sîdî Ahmad Skiredj dans al-Yawâqît al-Ahmadiyya al-‘Irfâniyya. Interrogé sur la légitimité de réciter la Wazifa lors d’un enterrement, il commence par dire que la Wazifa lors des banquets et des funérailles fut un développement ultérieur dans la voie, et non quelque chose qui fut connu sous cette forme durant la vie du shaykh Ahmad al-Tijânî, qu’Allah soit satisfait de lui.

Si l’on lit cette phrase seule, elle peut sembler impliquer un rejet. Mais ce n’est pas là toute la réponse. Immédiatement après, il explique que la pratique de Fès était, en de tels cas, de la réciter en rassemblant les frères, et il ajoute que l’intention était que sa bénédiction soit présente pour le défunt et pour les hôtes de l’assemblée.

Cette seconde partie est essentielle. Elle montre que la question n’a jamais été traitée comme une simple interdiction. Elle fut plutôt reconnue comme une pratique établie dans le milieu tijânî de Fès.

Ce que signifie réellement « la pratique de Fès »

Lorsque les savants de la voie se réfèrent à la pratique de Fès, il ne s’agit pas d’une simple habitude sociale, occasionnelle, sans autorité. Dans le contexte tijânî, cela renvoie avant tout à la pratique de la Grande Zawiya de Fès, dont la tradition vivante fut façonnée par d’éminents savants, de proches disciples et des héritiers de la voie.

Ces savants n’étaient pas des hommes ordinaires. Ils comptaient parmi ceux qui vécurent près du shaykh, apprirent de lui, bénéficièrent de son orientation, et transmirent ses enseignements avec précision. Leurs avis pratiques avaient un poids réel dans la jurisprudence tijânî.

Ainsi, lorsque Sîdî Ahmad Skiredj se réfère à la pratique établie de Fès, il se réfère à une pratique enracinée dans la vie savante du centre tijânî lui-même.

Une distinction clé : les funérailles ne sont pas la même chose que les banquets

L’une des raisons pour lesquelles ce sujet peut sembler déroutant est que certains savants ont discuté ensemble de la Wazifa lors des banquets et lors des funérailles. Or, ces deux cadres ne sont pas identiques.

La récitation de la Wazifa pour le défunt avant l’inhumation est une chose. La récitation de la Wazifa durant une réunion de repas après l’inhumation en est une autre. Un banquet, un festin de mariage, une ‘aqîqa et un repas funèbre n’emportent pas tous la même règle, la même intention, ni le même risque de mauvais usage.

C’est pourquoi certains savants ne s’opposaient pas au principe de réciter la Wazifa pour une personne défunte, mais à certains usages sociaux ou performatifs de la Wazifa dans des rassemblements publics.

À quoi certains savants se sont opposés

Une clarification décisive apparaît dans les écrits des savants tijânî : l’objection de certaines autorités ne visait pas le simple acte de réciter la Wazifa pour un défunt aimant la voie. La véritable objection était de transformer la Wazifa en quelque chose qui ressemble aux pratiques cérémonielles publiques d’autres confréries, surtout lorsqu’elle était accomplie pour l’ostentation, la réputation, ou des motifs mondains.

Ce point fut rapporté par Sîdî Muhammad ibn Yahyâ Balamînû al-Ribâtî, qui expliqua que le grand savant Sîdî Muhammad al-‘Arabî ibn al-Sâ’ih approuvait bel et bien la récitation de la Wazifa pour celui qui était mort en aimant le shaykh et sa voie. Ce qu’il désapprouvait, c’était une tout autre forme : des rassemblements où la Wazifa était traitée comme une occasion publique liée à l’influence sociale, au prestige, ou à des intérêts mondains.

C’est une distinction majeure. La question n’est pas simplement de savoir si la Wazifa était récitée, mais pourquoi et comment.

Une autre source de confusion : l’ajout de la Haylala après la Wazifa

Il existe aussi un autre détail important. Dans certaines assemblées, on ne s’arrêtait pas à la Wazifa. Après l’avoir achevée, on poursuivait avec la Haylala dans sa forme collective complète, avec son cercle, son rythme et la structure même de son rassemblement.

Cela semble être l’une des principales raisons de la vive réaction de certains savants, parmi lesquels Sîdî Ahmad al-Abdalawî, mentionné par Sîdî Ahmad Skiredj. Le malaise ne portait pas seulement sur la Wazifa elle-même, mais sur le fait de prolonger l’occasion par une autre forme collective de rappel d’une manière qui ne relevait pas de la discipline adéquate au moment.

Ainsi, une fois encore, la question est plus nuancée qu’une simple formule de oui ou de non. La critique concernait souvent la forme du rassemblement, non le principe de rechercher la bénédiction pour le défunt au moyen de la Wazifa.

La pratique de réciter la Wazifa pour le défunt avant l’inhumation

Lorsque la question porte spécifiquement sur la récitation de la Wazifa pour le défunt avant l’inhumation, la position devient plus claire. Les savants de la voie ont accepté cette pratique, et de grandes autorités l’ont mise en œuvre.

Sîdî Ahmad Skiredj lui-même a, en définitive, soutenu sa licéité sur la base de la pratique établie de Fès. Et des savants postérieurs ont abordé la question en des termes encore plus explicites.

Le témoignage de Sîdî Idrîs al-‘Irâqî

Parmi les références les plus fortes sur cette question figure le savant Sîdî Idrîs ibn Muhammad ibn al-‘Âbid al-‘Irâqî, qui a traité le sujet longuement dans son livre al-Risâla al-Shâfiya fî Fiqh al-Tarîqa al-Ahmadiyya al-Tijâniyya. Il y a affirmé la licéité de réciter la Wazifa pour les défunts et en a exposé le fondement dans les enseignements et la compréhension transmise de la voie.

Son traitement est important, car il montre qu’il ne s’agissait pas d’une coutume locale isolée. C’était un objet de réflexion jurisprudentielle au sein même de la tradition tijânî.

La position de Sîdî Muhammad al-‘Arabî ibn al-Sâ’ih

La grande autorité tijânî Sîdî Muhammad al-‘Arabî ibn al-Sâ’ih est également citée à l’appui de cette pratique.

Un récit transmis par des sources tijânies dignes de confiance mentionne que, lorsque Sîdî Qâsim ibn ‘Abd al-Salâm Jassûs décéda, Ibn al-Sâ’ih ordonna aux frères présents auprès de lui de se rendre promptement au domicile du défunt et d’y réciter la Wazîfa au complet.

C’est un rapport important, car il ne s’agit pas d’une simple approbation théorique. C’est un exemple concret d’un éminent savant de la voie prescrivant la récitation de la Wazîfa en faveur d’un défunt.

Pratique à Rabat et Salé

La chose ne se limitait pas à Fès. Dans les notes du juriste Sîdî Hasan al-Tâdilî, il est mentionné que l’usage à Rabat et à Salé consistait aussi à réciter la Wazîfa lors du décès de certains frères ou amants de la voie. Parfois, elle était récitée sous une forme allégée, avec moins de répétitions de Jawharat al-Kamâl, mais le principe sous-jacent demeurait le même : la Wazîfa était récitée afin que sa bénédiction accompagnât le défunt.

Cela montre que la pratique était connue au-delà d’une seule ville et qu’elle était devenue une partie de la culture dévotionnelle vécue de communautés tijânies importantes.

Le but de la pratique

Le but de la récitation de la Wazîfa pour le défunt a été clairement énoncé par les savants : rechercher, pour le défunt, la bénédiction de la Wazîfa, et aussi pour ceux qui se trouvaient rassemblés dans la maison.

Cette intention est déterminante. La pratique n’était pas considérée comme une simple coutume sociale dénuée de sens. Elle était liée à la baraka, à la miséricorde, à l’amour pour le défunt et à la fidélité à la voie.

C’est pourquoi les savants qui l’ont acceptée l’ont fait dans un cadre dévotionnel, et non comme une performance publique ou un étalage social.

Les grands savants étaient-ils en désaccord ?

Lorsqu’on passe en revue les propos des principaux savants de la voie sur lesquels on s’appuie, on ne trouve pas de controverse doctrinale tranchée au sujet de la légitimité de réciter la Wazîfa pour le défunt au sens propre. Leurs positions se situent dans une fourchette étroite et cohérente : soit ils l’ont clairement permise, soit ils l’ont pratiquée, soit ils ont approuvé ceux qui la pratiquaient.

Les divergences réelles concernent des détails connexes : si elle était mêlée à d’autres formes de rassemblement, si elle était faite dans des contextes d’ostentation, ou si elle était récitée intégralement ou sous une forme abrégée.

C’est très différent d’affirmer que la pratique elle-même aurait été rejetée par les maîtres de la voie.

Une conclusion équilibrée

Une lecture attentive des principales autorités tijânies conduit à une conclusion équilibrée :

La récitation de la Wazîfa pour le défunt était connue parmi les grands savants de la voie.

Elle était pratiquée dans d’importants centres tijânis tels que Fès, et également connue dans des lieux comme Rabat et Salé.

De grandes autorités telles que Sîdî Ahmad Skiredj, Sîdî Idrîs al-‘Irâqî, ainsi que des récits concernant Sîdî Muhammad al-‘Arabî ibn al-Sâ’ih, en soutiennent la légitimité.

Les objections véritables soulevées par certains savants visaient des usages abusifs, surtout lorsque la Wazîfa était transformée en démonstration sociale, mêlée de façon inappropriée à d’autres rites collectifs, ou utilisée à des fins mondaines.

Autrement dit, la question n’est pas de savoir si, en principe, la Wazîfa peut être récitée pour le défunt. La réponse des grandes autorités de la voie est oui. La préoccupation réelle est qu’elle soit accomplie avec l’intention correcte, l’adab requis, et d’une manière fidèle à l’esprit de la voie tijânie.

Dernier mot

La récitation de la Wazîfa pour les défunts n’est pas une coutume marginale ni dépourvue de fondement dans la pratique tijânie. Elle s’appuie sur le témoignage de savants reconnus, sur la pratique héritée de grands centres tijânis, et sur l’objectif dévotionnel de rechercher la bénédiction en faveur de ceux qui sont morts dans l’amour du Shaykh et de sa voie.

Cela suffit à établir la question avec clarté.

Qu’Allah accorde Sa miséricorde aux défunts, accepte les prières des vivants, et maintienne les gens de la voie fermes dans la science, l’adab et la sincérité.

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