21/03/202614 min de lectureFR

Tâj al-Ru’ûs de Sîdî Ahmed Skiredj : un voyage littéraire et savant à travers le Sous

Skiredj Library of Tijani Studies

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Qu’Allah répande Ses bénédictions et la paix sur notre maître Muhammad, sur sa famille et sur ses compagnons.

Parmi les œuvres remarquables de l’éminent savant tijânî, juge, homme de lettres et gnostique Sîdî Ahmed ibn al-Hajj al-‘Ayyâshî Skiredj al-Khazrajî al-Ansârî, figure un récit de voyage d’une rare richesse et d’une ampleur peu commune : Tâj al-Ru’ûs bi al-Tafassuh fî Nawâhî Sûs. C’est plus qu’un récit de voyage. C’est, tout à la fois, un document historique, une composition littéraire, une enquête géographique, un carnet savant, un commentaire social, et un portrait du sud du Maroc au début du XXe siècle.

Pour les lecteurs intéressés par l’histoire intellectuelle marocaine, l’érudition tijânie, la culture du Sous et l’héritage littéraire de Sîdî Ahmed Skiredj, ce livre mérite une attention particulière.

Qu’est-ce que Tâj al-Ru’ûs ?

Le titre sous lequel l’ouvrage est devenu connu en version imprimée est Tâj al-Ru’ûs bi al-Tafassuh fî Nawâhî Sûs, que l’on peut rendre en anglais par “The Crown of Heads: A Broad Excursion Through the Regions of Sous”. Il fut imprimé à la New Press de Fès du vivant même de l’auteur.

Sîdî Ahmed Skiredj avait mentionné l’ouvrage plus tôt dans son livre al-Ightibât, où il y faisait référence sous un titre légèrement différent signifiant “La Couronne des têtes dans le voyage à travers les régions du Sous”. Cela montre que l’ouvrage figurait déjà dans son catalogue personnel d’écrits avant sa forme imprimée définitive.

Fait intéressant, le savant et homme de lettres renommé Sîdî al-Tâhir ibn Muhammad al-Tamnartî al-Ifrânî lui préférait un titre alternatif : Tazyîn al-Turûs bi al-Tafassuh fî Nawâhî Sûs. Un exemplaire du livre lui ayant autrefois appartenu portait ce titre proposé, écrit de sa propre main sur la couverture. Ce seul détail montre à quel point l’ouvrage était estimé dans les milieux savants.

Pourquoi ce livre compte

Ce livre est important parce qu’il réunit plusieurs mondes en une seule composition. C’est un récit de voyage, mais non un simple itinéraire. C’est un document érudit rédigé par un grand savant qui a traversé des villes, des villages, des écoles, des zâwiya-s, des ribât-s, des bibliothèques, des marchés, des tribus, des vallées et des régions montagneuses avec l’œil du juriste, la mémoire de l’historien et la langue du poète.

Il appartient également à la période tardive de la vie de Sîdî Ahmed Skiredj. Au moment où il composa ce voyage, il était déjà un savant accompli, doté d’un vaste réseau intellectuel et d’un long parcours d’écriture. Cela confère à l’ouvrage un poids particulier. C’est le témoignage d’un maître aguerri considérant la terre, les gens, le savoir, la religion et la société avec un regard profondément formé.

Le contexte du voyage

L’idée de visiter la région du Sous ne surgit pas soudainement. Elle s’était formée au fil des années. Vers 1345 H / 1926, Sîdî Ahmed Skiredj reçut chez lui, à El Jadida, un groupe de savants éminents originaires du Sous. Parmi eux se trouvait le célèbre savant et homme de lettres Sîdî al-Tâhir ibn Muhammad al-Tamnartî al-Ifrânî al-Sûsî, qui entretenait de longue date avec lui une solide amitié.

Une autre figure importante de cette histoire est Sîdî Ahmad ibn ‘Alî al-Kashtî al-Tinânî, qui maintenait avec Skiredj une correspondance intime et empreinte de vénération. Dans ses lettres, il s’adressait à lui par des titres tels que : mon shaykh, mon père, mon soutien, mon pilier. Ces lettres invitaient à maintes reprises Skiredj à visiter le Sous, à inspecter ses zâwiya-s, ses écoles, ses bibliothèques, ses ribât-s et ses hauts lieux intellectuels, et à rencontrer ses savants et ses étudiants.

L’une des dernières invitations de ce type, datée de Rabî‘ al-Awwal 1355 H / 1936, montre que les savants et les étudiants de l’école scientifique d’Alma attendaient avec impatience sa visite. Le voyage qui devint Tâj al-Ru’ûs ne fut donc pas fortuit. Il répondit à un désir savant de longue date émanant du monde érudit du Sous.

Un voyage en voiture dans des conditions pré-modernes

Une caractéristique frappante de cette رحلة est qu’elle fut entreprise en voiture, et non par les moyens de déplacement traditionnels plus courants dans les voyages marocains antérieurs. Skiredj avait acheté ce véhicule des années auparavant, durant sa période de fonctions comme juge à El Jadida. Il mentionna même son prix d’achat dans l’une de ses lettres à son frère M’hammed Skiredj.

Cela importe, car cela situe l’ouvrage à un carrefour historique intéressant : profondément traditionnel par l’érudition et par le style, et pourtant nettement moderne par le mode de déplacement. Même ainsi, les routes étaient loin d’être faciles. La distance totale parcourue en voiture dépassa 2 500 kilomètres, chiffre impressionnant pour l’époque, surtout si l’on considère l’état contrasté des routes, certaines pavées et beaucoup ne l’étant pas, ainsi que les limites tant du véhicule que des conditions de voyage.

Qui l’accompagnait ?

Trois hommes accompagnèrent Sidi Ahmed Skiredj dans ce voyage :

Sidi Muhammad ibn ‘Ali al-Tazrawalti al-Susi, le moqadem de la zawiya tijanie de Bab al-Kabir à Casablanca

Sidi Muhammad al-Jaddani, le chauffeur

Sidi ‘Abd al-Kabir al-Tukkani

Leur présence reflète les dimensions savante, dévotionnelle et pratique du voyage.

Comment le livre fut écrit

Dès que le voyage commença, Skiredj se mit à en consigner les événements et les impressions. Il emportait des feuilles volantes spécialement à cet effet. Des feuillets manuscrits conservés dans la bibliothèque Skiredj montrent qu’il écrivait rapidement, spontanément, et souvent sans mise en page formelle. Il écrivait là où l’espace le permettait : en haut de la page, dans la marge, sur le côté, ou partout où la main trouvait place.

Cela n’était pas propre à Taj al-Ru’us. C’était la même méthode qu’il employait dans ses voyages antérieurs, tels que ses récits de voyage zidani, wahrani et hijazi. Pourtant, bien que les premières notes fussent prises vite et de manière informelle, l’ouvrage final fut ensuite révisé, organisé et poli jusqu’à atteindre la forme raffinée que l’on connaît aujourd’hui.

À quel stade de sa vie cela fut-il écrit ?

Quand Skiredj entreprit ce voyage, il avait soixante et un ans. Il appartient à la période de clôture de sa vie et constitue l’un de ses derniers grands voyages, en dehors de sa brève visite ultérieure en Algérie. Il ne vécut qu’environ huit années de plus après ce voyage, s’éteignant en 1363 AH / 1944 de l’ère chrétienne.

À l’époque, il exerçait les fonctions de juge de Settat et de ses environs. Cette étape mûre de sa vie ajoute à la valeur du livre. C’est l’œuvre d’un homme au sommet de l’expérience, alliant droit, littérature, spiritualité et sens de l’observation.

Un poème de 1 100 vers

Une autre caractéristique remarquable de Taj al-Ru’us est sa forme. L’ouvrage se compose d’environ 1 100 vers, composés dans le mètre Kamil. Il ne s’agit pas d’une versification de circonstance. C’est un récit de voyage en poésie soigneusement structuré, composé avec une précision et une maîtrise notables.

Cela seul fait ressortir l’ouvrage. C’est une réalisation littéraire sérieuse, et non un simple journal rimé. L’ampleur, la cohérence et la densité de la composition reflètent la maîtrise, par Skiredj, de la langue et de la forme.

Ce que couvre le voyage

Skiredj façonna délibérément l’itinéraire afin d’en maximiser la portée. À l’aller, il voyagea par les villes du littoral, tandis que le retour passa par Marrakech et la région du Hawz. Cela lui permit d’élargir le voyage et de visiter davantage de régions, de tribus, de savants et d’amis.

En chemin, il écrivit sur des villes telles que :

Fès

Casablanca

El Jadida

Jorf Lasfar

Safi

Essaouira

Tamanar

Agadir

Inzegane

Tiznit

Taroudant

Marrakesh

Il décrivit aussi de nombreux villages, vallées, montagnes, routes, marchés et zones tribales rencontrés durant le voyage.

La dimension géographique

L’un des aspects les plus forts du livre est son contenu géographique. Dès les premières étapes du périple, Skiredj prête une attention soutenue au caractère physique et civique des lieux.

Son récit de Casablanca est particulièrement remarquable. Il consacre plus de deux pages à décrire ses grands bâtiments, sa rapide croissance démographique, son expansion commerciale et industrielle, ainsi que son grand port. Cela est précieux, car cela saisit Casablanca durant une période de transformation, vue à travers les yeux d’un observateur marocain instruit.

Tout au long de l’ouvrage, il décrit les régions avec un détail concret : les routes empruntées, les paysages traversés, les lieux visités et les traits saillants de chaque zone.

La dimension historique

Le livre possède aussi une valeur historique indéniable. Skiredj ne se contente pas de traverser les lieux ; il les situe. Il rappelle leur importance, note leur passé, mentionne leurs savants et leurs notables, et consigne leur place dans la vie marocaine au sens large.

Cela rend l’ouvrage utile non seulement comme littérature, mais aussi comme source pour l’histoire intellectuelle et sociale du Maroc, en particulier du Maroc méridional.

La dimension savante

Peut-être l’axe central du livre est-il son contenu savant. Le véritable objectif de Skiredj n’était pas le tourisme au sens ordinaire. Il voulait visiter des centres de savoir, rencontrer des savants, inspecter des bibliothèques et renouer avec les réseaux lettrés de la région du Sous.

Comme dans nombre de ses écrits, il fut attentif aux rangs et aux biographies des personnes qu’il rencontra. Il inclut des notices brèves et longues sur des savants, des gens de lettres, des nobles, des figures pieuses, des chefs et des officiels. Au total, il mentionna plus de 140 individus, certains rencontrés à Fès et d’autres connus au cours même du voyage.

Ce matériau biographique confère à l’ouvrage une valeur documentaire exceptionnelle.

La dimension sociale

Skiredj observa aussi la vie sociale des lieux qu’il visita. Il nota les coutumes, les habitudes, les comportements publics et les changements visibles dans la société. Cela donne à l’ouvrage une texture humaine au-delà des itinéraires et des rencontres savantes.

Il prêta attention à la manière dont les gens s’habillaient, à leur conduite, et aux nouvelles habitudes qui se répandaient. Ses observations permettent au lecteur de voir un Maroc en transition.

Son amour pour Fès

Comme dans beaucoup de ses écrits, Skiredj commença par louer sa chère ville natale, Fès. Il était profondément attaché à la cité et saisissait fréquemment toute occasion propice pour célébrer ses mérites, sa préséance et sa culture savante.

Dans l’un des vers les plus mémorables du voyage, il dit, quant au sens :

« Fès — qu’est-ce qui te fera comprendre ce qu’est Fès ? Elle détient une distinction sur les villes de toutes les contrées. Le savoir jaillit de la poitrine de ses habitants comme ses eaux jaillissent de ses murs. »

Cette ouverture est typique de Skiredj. Son amour pour Fès était tout à la fois intellectuel, spirituel, affectif et civilisationnel.

Un avertissement contre l’extrémisme

Une caractéristique particulièrement pertinente du livre est que Skiredj ne manqua pas l’occasion de s’élever contre l’extrémisme religieux et la dureté.

Il voyait dans le fanatisme et l’excès de dureté des dangers pour la religion et pour la société, et plaidait pour leur résister et les déraciner.

Il mentionne un cas impliquant l’un de ses propres élèves, Muhammad ibn al-Hajj Fatha al-Safriwi, qui avait un temps penché vers un groupe de jeunes extrémistes à Fès. Selon Skiredj, ce mouvement prétendait vouloir réformer la religion, s’opposer à certaines coutumes sociales, et combattre les confréries soufies, les zawiyas, les sanctuaires, ainsi que les pratiques qui y sont liées. Finalement, ce phénomène fut réprimé par les efforts conjugués des savants, des autorités et des gens de rectitude, et le jeune homme revint à un jugement sain grâce aux conseils de son maître.

Cela fait de l’ouvrage plus qu’un récit de voyage. Il est aussi un témoignage des tensions morales et religieuses de son époque.

Discussions juridiques au fil du voyage

Comme on pouvait s’y attendre de la part d’un juriste de la stature de Skiredj, le livre contient des discussions orientées vers le فقه. Il ne suspendit pas l’examen juridique durant le voyage. Au contraire, le voyage devint un espace de réflexion et de réponse.

Parmi les questions qu’il aborda figuraient :

les implications, au regard de la zakat, de l’huile d’argan

des avis juridiques antérieurs liés aux arachides et au carthame

une question posée par le pacha de Taroudant au sujet de la sodomie

la manière correcte de réciter le hizb coranique régulier dans un sanctuaire lorsque deux groupes distincts commencent à réciter en même temps

Sur ce dernier point, il conseilla qu’il était plus convenable et plus conforme à l’adab que les deux groupes se rassemblent et récitent ensemble en un seul endroit, en évitant le bruit, les chevauchements et la confusion.

Ces passages montrent Skiredj à l’œuvre en tant que savant en activité, et pas seulement comme voyageur.

Critique sociale : nouvelles habitudes et temps changeants

Skiredj commente également des innovations et des habitudes sociales qui le troublaient. Il mentionne des pratiques telles que :

se raser la barbe

porter des vêtements étrangers

s’attarder excessivement dans les cafés

fumer

boire de l’alcool

Lorsqu’il revint à Fès après une longue absence, il fut particulièrement frappé par la diffusion du rasage de la barbe chez les jeunes, et même chez les étudiants en quête de savoir, chose qu’il considérait comme une évolution grave et inconnue dans la ville.

Ces remarques confèrent par endroits au livre une tonalité réformatrice, fondée sur un souci moral plutôt que sur la simple description.

Un voyage loué par de nombreux savants

La valeur littéraire de Taj al-Ru’us fut rapidement reconnue. D’après les éléments disponibles, près de cinquante poèmes d’éloge furent composés à la louange de l’ouvrage.

Parmi les plus remarquables figurent ceux de :

Sidi al-Tahir ibn Muhammad al-Tamnarti al-Ifrani

Sidi Ahmad ibn ‘Ali al-Kashti al-Tinani

al-Faqih al-Hasan ibn ‘Ali ibn ‘Abd Allah al-Ilghi al-Susi

Cet accueil étendu montre que le livre ne fut pas seulement apprécié comme un mémorial personnel. Il fut accueilli comme une contribution majeure, à la fois littéraire et savante.

Pourquoi Taj al-Ru’us compte encore aujourd’hui

Ce livre demeure précieux pour plusieurs raisons. Il offre :

un portrait vivant du Sous et du sud du Maroc

un aperçu des réseaux savants marocains

un exemple de culture littéraire tijanie

un relevé détaillé de villes, d’itinéraires, de tribus et d’institutions

une fenêtre sur les débats religieux, juridiques et sociaux de son temps

une démonstration de l’étendue de Sidi Ahmed Skiredj comme poète, juriste, historien et observateur

Rares sont les œuvres qui réunissent avec une telle densité toutes ces dimensions.

Un livre déjà édité et publié

Cette œuvre n’est pas restée ensevelie sous forme de manuscrit. Elle a déjà été établie, imprimée et publiée, la rendant à nouveau accessible aux lecteurs et aux chercheurs intéressés par l’héritage de Skiredj et, plus largement, par l’histoire intellectuelle marocaine.

Cette publication constitue en elle-même un service important rendu aux études, car Taj al-Ru’us est l’une des œuvres qui nous aident à comprendre non seulement l’auteur, mais tout un monde savant.

Réflexion finale

Taj al-Ru’us bi al-Tafassuh fi Nawahi Sus est de ces livres qui gratifient plus d’un type de lecteur. L’historien y trouvera de la documentation. Le lecteur de littérature y trouvera des vers ciselés et une expression vive. L’étudiant du soufisme y trouvera des réseaux d’apprentissage et de dévotion. Le chercheur sur le Maroc y trouvera une carte de lieux, de personnes et de préoccupations, à un moment décisif de l’histoire moderne du pays.

Par-dessus tout, le livre reflète le génie de Sidi Ahmed Skiredj lui-même : un savant en avance sur son temps, précis dans l’observation, élégant de style, riche de science, et profondément lié aux terres et aux gens sur lesquels il a écrit.

C’est pourquoi ce voyage demeure une couronne parmi ses écrits de voyage.

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